la Ville-Audrain
La Ville-Audrain était une très vieille seigneurie de la paroisse de Cadélac, comme en témoigne la motte féodale avoisinante. De l’ancien château, plus rien ne subsiste si ce n’est la tour du XVIème siècle. Déjà au milieu du siècle dernier Ogée notait "Le vieux château de la Ville-Audrain existe encore mais il tombe en ruines" (in Dictionnaire...). La présence d’un moulin soulignait encore la noblesse du lieu : les roturiers devaient en effet payer un droit au seigneur, le ban, pour pouvoir y moudre leur grain. Une telle terre est abondamment citée dans les actes à notre disposition.
Ci-contre un dessin de Pierre le Bouffo

La Réformation de la Noblesse... de 1513 cite pour la paroisse de Cadélac : "Jacques de K/guezangoal, [...] de K/guezangor, Sieur de la Ville Audren et de Launay, petit fils de Jean de K/guezangor. Jean le Floch, sr. de Trevenguel, fils de Gme. le floch, lequel fut marié à Jeanne de la Ville Audren, fille de Jean de la Ville Audren" ; en 1635 dans les registres paroissiaux : "Jullien et Jullienne Courtel, gardiens au lieu noble de la Ville-Audren" ; le 6 juillet 1642 : "demeurant au moulin de la Ville-Audren" ; et le 13 avril 1646 nous retrouvons "Julien Courtel et Jacquette Nagar demeurans à la Grande Ville-Audren en la maison appelée la Motte" ; et un mois plus tard, un acte du 21 mai 1646 signale "messire René de la Ville-Léon seigneur de la Ville-Audrain en Cadélac". Voir à la Butte à Madame et au Gouerdeneu


Il faut bien voir que la Grande et la Petite Ville-Audrain, doublet attesté dès 1628 (registres de baptêmes de Cadélac), nomment deux villages assez éloignés l’un de l’autre, même si tous deux se situent dans l’ancienne paroisse de Cadélac. Notons qu'existait à la Grande-Ville-Audrain la chapelle Saint Laurent, qui fut détruite vers 1820.

Ce nom est courant en Bretagne, que ce soit sous sa forme gallèse - par exemple la Ville-Audrain à St-Jacut-du-Méné (22), ou sous la forme bretonne Keraudrain ou aussi Keraudren. Le nom de famille Audrain et ses variantes viennent du breton Aodren, composé de alt, élevé ou peut-être allié, et de roen, royal. Pour le recteur le Bris, le lieu-dit loudéacien est une traduction du breton Keraudren. Voir aussi les noms en 'ville'.

On ne peut évoquer la Ville-Audrain sans s’arrêter sur son occupant le plus célèbre, Hervé de Kerguézangor, dit parfois Kerguézangar, d’une famille originaire de Naizin (56) où existe toujours le manoir de Kerguézangor. Louis Turmel en a tracé un portrait haut en couleur :

"Les terres de la Ville-Audrain appartenaient, au début, à une famille qui portait ce nom, puis à celle des Kerguézangor. Hervé de Kerguézangor, le citoyen qui tenait la seigneurie, à l’époque dont nous parlons, n’était pas du tout un homme ordinaire et il peut servir de type à bien des seigneurs de l’époque (milieu du XVIe siècle). En même temps que la Ville-Audrain, il possédait Launay-Mûr, la principale maison de Mûr et celle dont le bourg a tiré son nom. Il était donc riche, mais la soif de l’or était chez lui inextinguible et, pour arriver à ses fins, tous les moyens lui étaient bons.

Les préjugés ne l’étouffant pas, il commença par se faire protestant et grâce à cette conversion, il obtint de devenir le précepteur des enfants de Rohan, qu’Isabeau d’Albret, leur mère, faisait élever dans la religion nouvelle. La vicomtesse douairière fût, paraît-il, obliger de chasser le précepteur pour vol. Il se fit alors bandit. C’était sa vocation et il réussit merveilleusement dans la carrière. Soutenu par la complicité tacite de ses anciens élèves, dont il avait conservé les bonnes grâces, il leva un corps de troupe et devint la terreur du pays qu’il mit en coupe réglée, pillant, volant, tuant, n’ayant pour loi que son caprice et sa cruauté. Un jour il noya une femme dans son étang. Une autre fois il fit enfermer et murer dans une cheminée un homme d’armes qu’on a retrouvé les temps derniers lors d’une démolition, conservé dans son armure, etc..."

Puis il marche à la conquête de la mître et de la crosse abbatiales de Lanthénac :

"Un beau jour il s’avisa, lui, protestant, de devenir abbé d’un couvent catholique. Il se mit à la tête de sa bande et partit pour Lanthénac. À quelque distance de l’abbaye, il trouva dans les champs l’abbé Jean Fabri et le força, séance tenante, à signer sur la croupe de son cheval une renonciation de son titre et son bénéfice, en faveur de son fils, Claude de Kerguézangor qui était tout jeune. Aussitôt cet abbé d’un nouveau genre fit irruption dans l’abbaye, chassa les moines, emporta tout ce qu’il put et mit le reste en fermage [...].

Mais tout a une fin, même pour les abbés huguenots. Il arriva que Kerguézangor tua, d’une seule fois, dix marchands de Rennes, qu’il avait amené à son château de Launay-Mûr. Les familles des victimes agirent si bien que Kerguézangor fut poursuivi. Il fallut mettre une armée à ses trousses. À la fin, ils furent arrêtés, sa femme et lui, à Launay-Mûr, et enfermés dans les prisons de Rennes. Le mari s’y empoisonna et la femme fut décapitée en 1570.

L’abbé le Sage dit que dans sa jeunesse, on chantait encore une chanson sur la Ville-Audren. Il s’agit de la femme qui :

Mettant la tête à sa fenêtre
Dit : "Mon mari, cassez leur la tête,
Vous n’en entendrez jamais parler.
Autrement ils diraient par ces villes
Que Launay-Mûr les a volés"

Les exploits de ce triste sire ont de fait inspiré durablement la veine populaire. Une gwerz, toujours chantée de nos jours, a maintes fois été recueillie dans le pays vannetais, à Noyal, Baud, Plouay, Pontscorff, qui relate la mort de dix marchands rennais. [Cliquez ici] pour la version publiée par l’abbé Cadic en 1905. Luzel en avait noté trois variantes dans le Trégor. [Écouter la version gallèse d'Hilvern]

Il existe encore aux archives départementales une enquête faite en 1642, à la requête du prieur de Lanthénac, auprès de vieux habitants de Loudéac. L’un d’eux, âgé de quatre-vingts ans, déclare "se souvenir d’avoir ouy dire par bruit commun que le deffunt seigneur de la Villaudrain avoir tué des marchands de la ville de Rennes et volé faisant chemin par le lieu noble de la Ville Audrain, paroisse de Cadellac, et de fait avoir veu une armée qui venoit dudit Rennes [...] et allèrent chercher ledit seigneur pour le prendre et sa femme pour les rendre à la Cour à cause desdits homicides [...] et se transportèrent jusques audit lieu de la Ville Audrain où ils le trouvèrent et le prinrent et emmenèrent en la Conciergerie de la Cour où le dit seigneur de la Villaudrain mourut pour s’y estre empoisonné et sa dite femme eust la teste tranchée". Cette affaire, qui eut lieu vers 1565, fut confirmée par quatre autres témoins âgés de 60 à 75 ans.