le Gars-fût-tué
Telle est en effet l’orthographe communément employée pour ce nom de lieu de la forêt. Il ne fait cependant aucun doute à mes yeux qu’il s’agit d’une déformation tardive d’une forme plus ancienne, résultat d’un jeu de mot aisé provoqué par la légende d’un meurtre à cet endroit. À l’origine le lieu devait se nommer Gas-futaie ou quelque chose de similaire [*].
[* cf. ce nom de lieu en forêt de Loudéac, cité dans le Petit Libéral de juillet 1896, le Cas des Étuffais ou le nom de parcelle le Grand Feutais au cadastre de 1820]

Cas ou Gas désignent en gallo un val ou une vallée selon certains auteurs. Pour les auteurs de l’Atlas commenté de la Forêt de Loudéac, il s’agit plus exactement "d’un creux, aux pentes assez abruptes, avec au fond une source ou une fontaine". Il est assez courant en Haute-Bretagne sous différentes formes : la Loire-Atlantique a par exemple le Gâtz à Montrelais, le Gatz à Maisdon-sur-Sèvre et Gétigné, le Haut-Gas à Donges ou les Grands Gats à Gorges. Souvent il est suivi d’un autre terme relatif à la végétation : le Gât des Joncs au Pallet (44), ou de nombreux Cas ou Gas (de) Bois. Ainsi le moulin du Gas de Bois en St-Etienne du Gué de l’Isle est cité - sans le de - le 5 Aout 1793 dans une correspondance concernant les émigrés et les biens nationaux à propos de "Jean Gaurin, fermier des moulins de Gasbois". Un texte de 1690 fournit une variante : "le Pré aux Bidan, dépendant de la maison de Gatboa, en la dite trêve" (de la Motte, 22). Un diminutif apparaît au Gasset en la commune voisine de la Prénessaye (22).

J’ai employé le terme de légende tout à l’heure, mais celle-ci s’est développée à partir d’éléments réels et précis. Le registre des sépultures de Loudéac livre l’acte suivant : "Jan Jan, âgé de 21 ans, attaint et convaincu d’avoir tué Pierre le Roy dans la forêt de Loudéac, fut exécuté à mort, par arrest du Parlement, dans la ville de Loudéac le onziesme novembre mille sept cens dix et enterré le mesme ib par moy V. dans le cimetière de Notre Dames des Vertus, présens Me Thomas Syllant et Jan Richart et plusieurs aultres. Bezart V". D’autres documents nous apprennent qu’outre Jan Jan, dit la Fleur, un certain Jan Crelle fut accusé. Un clerc loudéacien écrit en 1861 : "les anciens chantent une chanson qui a été composée sur un assassinat commis dans la forêt de Loudéac par un cloutier ou forgeron qui tua son camarade par jalousie au sujet d’une jeune fille qu’ils fréquentaient tous les deux. On montre encore dans la forêt un lieu où il ne croît pas d’herbe et qui est, dit-on, l’endroit où le crime fut commis il y a de cela près de cent ans".

La légende, qui doit bien prendre le relais, ajoute que la victime tomba au pied d’un chêne, aujourd’hui encore gravé d’une croix, près duquel cinq trous en forme de cuvettes gardent la trace de sa tête, de ses épaules et de ses fesses. Quiconque y met des cailloux - ils disparaissent la nuit suivante - ne passe pas l’année... Quant à Jan Jan, il serait allé, son forfait commis, laver ses mains et son couteau dans un ruisseau voisin, qu’on appelle depuis le Ruisseau Sanglant. En fait, il y a eu confusion puisque ce ruisseau est celui des Mares Rouges (voir à la Porte de Fer), non Le Ruisseau Sanglant (voir à ce nom).