la Garenne
Sachant qu’Ogée a écrit son Dictionnaire au XIXème siècle et que ce qu’on appelait à cette époque la Grand’Place n’était pas la place de l’église mais plutôt l’actuelle place Notre-Dame, écoutons le parler de la Garenne : "Il y a deux ans à peine qu’a disparu de cette ville la maison où naquit, dit-on, Éon de l’Étoile. Cette maison, située au coin de la Grande Place, était de peu d’apparence". Depuis, d’autres chroniqueurs se firent l’écho de cette tradition ; ainsi V.A. Malte-Brun en 1882 : "Au coin de la grande place de Loudéac on montrait, au commencement de ce siècle, une maison d’obscure apparence où naquit un homme qui prétendit être le fils de Dieu". Au début de ce XXème siècle, Louis Turmel relate à son tour que "tout le monde à Loudéac connaît la Garenne, qui est le nom d’un petit canton de terre représentant aujourd’hui les dépendances des propriétés de Mr Hurel et de Mme Plesse, en face du vieux collège de la rue Gautier. C’était là, dit-on, la maison d’Éon de l’Étoile". Ce dernier témoignage nous permet de situer très précisement cette Garenne à côté de la mairie, rue du général Gauthier.

Il s’agit encore une fois d’une vieille terre seigneuriale. En 1441, lors d’une réformation, Pierre le Moine, gentilhomme du lieu, est signalé comme demeurant en l’hotêl de la Garenne. Les Lemoine de la Garenne, d’ancienne extraction, virent un de leurs membres décapité à Nantes en 1720 pour participation au complot de Cellamare.

Je ne peux ni ne veux ici narrer la vie extravagante et édifiante dudit Éon de l’Étoile, sinon en la résumant : gentilhomme du douzième siècle (les armes de la famille étaient d’azur à trois étoiles d’or), après avoir épuisé tous les plaisirs que son rang et la vie pouvaient lui offrir, Éon se retira en forêt pour méditer. Là, l’esprit de Merlin lui apparut et lui conseilla de bien écouter les paroles chantées à la messe. Éon entendit le prêtre chanter Per Eum qui venturus est judicare vivos et mortuos. Suite à une très regrettable méprise en partie due au fait que les clercs de l’époque prononcaient le eum latin comme éon en français, il se crut désigné par la Providence comme celui qui devait juger les vivants et les morts. Il se mit à précher aussitôt et, semble-t-il, aussi à délester les membres de l’Eglise officielle pour subvenir aux besoins de ses suivants qui devaient être fort nombreux si l’on en juge par les moyens mis en oeuvre pour combattre l’hérétique : on l’amena au concile de mars 1148 ! Conan III, duc de Bretagne, envoya aussi ses troupes contre lui. Il se retira avant son arrestation à Concoret en forêt de Paimpont où l’on montre encore aux curieux la maison supposée du sire Éon de l’Étoile. Peut-être le sobriquet de "sorciers" attribué localement aux habitants de Concoret date-t-il du temps où Éon et sa bande y vivaient. Précurseur du communisme pour certains, dernier représentant historique du druidisme pour d’autres, charlatan doué pour les plus sceptiques, Éon de l’Étoile mériterait en tout cas d’être mieux connu.

Quant à la Garenne, c’est un mot d’origine germanique décrivant souvent une lande seigneuriale laissée en friche où pouvaient proliférer des lapins dont la capture était réservée au seul seigneur et interdite au peuple.