les Courtils-Margot
Deux lieux-dits présents sur ce site ne devraient pas y figurer : les Courtils-Margot et le Parc aux Chevaux, tous deux étant situés sur la commune de la Motte. Mais ils sont aussi en forêt de Loudéac, où les frontières communales ne sont pas vraiment significatives, et chacun d’eux se devait de figurer ici : le premier pour illustrer la culture traditionnelle et le second pour évoquer l’importance du cheval dans l’histoire locale.

On nommait Margot les fées du pays Gallo. Certains auteurs y voient le souvenir de Marguerite de Clisson, ou de Marguerite de Foix, deuxième femme de François II, duc de Bretagne, et mère d’Anne de Bretagne. Il me semble beaucoup plus probable que Margot la Fée soit un autre visage de la fée Morgain ou Morgane des Romans de la Table Ronde, de la Morrigan des épopées irlandaises, de la sirène Mari-Morgan des marins bretons. Les noms gallois et breton Morgan (attesté en 1318 dans le cartulaire de Quimper) correspondent à l’irlandais Muirgen, née de la mer.

La forêt n’est bien sûr pas le seul habitat possible pour ces filles de la mer, qui éprouvent aussi une nette prédilection pour les grottes, menhirs et autres sites mégalithiques. À Plédran (22), un monument disparu, sorte de fauteuil de pierre, était surnommé la Quenouille à Margot, tandis que le menhir de la Touche-Budes, plus au sud, était localement la Touche à Margot, et que la tradition affirmait qu’un souterrain reliait le Rocher Coellan, évidemment baptisé le rocher de Margot la fée dans le pays, au camp de Plédran. Un dolmen de la Ville-Hervieux en Pordic (22), sous lequel seraient enfouies trois barriques d’or, se dénomme la Table Margot. La Salle-Margot est une vaste et large grotte où pénètre la mer à Planguénoual (22), et Pléhédel (22) a son Tertre de la Fée Morgan. Un peu plus près de nous, le retranchement de Coetcovec à St-Barnabé (22) est dit aussi Courtil-Margot. Un tumulus nommé Tossenn-Marharit à Trévérec (22) semble indiquer que le breton connaît le même nom pour les fées (Marc’harit, Marguerite).

À Loudéac comme ailleurs, la présence d’hôtesses si particulières implique nombre de légendes transmises de génération en génération. Deux ont été publiées par Sébillot, qui lui avaient été rapportées par Émile Hamonic de la Motte. En voici une, très courte : "Les fées des Courtieux Margot avaient des boeufs qui ne pouvaient travailler ni avant le lever du soleil, ni après qu’il s’était couché. Un homme voulu continuer après le soleil caché, les boeufs crevèrent".

Quant à la seconde, elle avait déjà été publiée dans la première brochure du Syndicat d’Initiative avec quelques variantes mineures, dont la plus importante est que l’histoire ne se déroulait plus aux Courtils-Margot, mais au Camp Romain. J’ai remplacé le Collinée de la version de Sébillot par Collineuc, qui me paraît plus vraisemblable dans ce récit, vu le temps nécessaire pour faire la distance aller et retour à pied : la confusion a dû naître de la prononciation gallèse très proche pour les deux noms, et du fait que Sébillot devait connaître la commune et ignorer le lieu-dit de Loudéac.

C’était il y bien longtemps, un homme de Collineuc, nommé Jean Renier, était allé chercher une fouée de bois dans la forêt de Loudéac. Il s’avanca jusqu’au milieu, et arrive aux Courtieux Margot, qui sont des creux profonds.
Il vit tout-à-coup des fées qui soureillaient
[*] de beaux linceux blancs remplis d’argent.
À cette vue, Jean Renier ouvrit de grands yeux ; mais il finit par ne plus avoir peur et, s’étant approcher des Margot, il se mit à leur causer :

- En veux-tu de l’argent, Jean Renier ? lui demandèrent les fées.
- Oui, pour de vrai, répondit-il.
- En veux-tu plein ton chapé ou plein ton demé ? [**]
- J’aimerais mieux plein mon demé
- Va-t’en chercher ton demé, Jean Renier, va-t’en chercher ton demé, nous t’en donnerons plein dedans.

Mais quand Jean Renier revint avec son demé, les fées et les linceux remplis d’argent avaient disparu…
[* étendaient au soleil]
[** boisseau de 25 à 30 kgs]